Tobari - 2007
"Tobari" s'apparente à un voile de tissu qui sépare un espace en deux parties ou plus poétiquement au passage du jour.
Retrouver amoureusement ces corps blancs – ils ondulent en silence. Corps voûtés, bouche béante. Un sursaut, un affolement. Le ravissement d'une danse dont on ne sait plus si elle est macabre ou lumineuse. Les interprètes de Sankai Juku ont une fois de plus envoûté leur public, dans la nouvelle création d'Ushio Amagatsu, Tobari, dont la première s'est jouée à Paris au Théâtre de la ville.
Silence : douleur ou plénitude ?
Comme des derviches venus d'un autre espace, d'un autre temps, ils viennent dessiner devant nous un autre monde, là est tout est calme et infini, à l'image du sable fin qui recouvre la scène, ou de la voie lactée qui sert de fond à certains tableaux ("II- Une ombre dans un songe", "V- Bleu nuit"). Tobari est employé en japonais pour évoquer le passage du jour à la nuit, et peut littéralement se traduire par "comme dans un flux inépuisable". Un terme qui traduit bien le projet d'Amagatsu : toujours inspiré du butô, le chorégraphe est à la recherche d'une esthétique singulière, qui allie sans discontinuité l'expressionnisme et la contemplation. Il sait faire de la lenteur un art, de la dignité souffrante une beauté.
Tobari, expression du « flux inépuisable », médite en sept tableaux, cet infinie oscillation entre les états et les polarités.
Dans des costumes variés de cérémonie haute couture, les huit prêtres aux boucles d'oreille de corail effectuent un rituel tiré au cordeau sur un ovale noir.
Trois tenues différentes ponctuent le spectacle et animent les acteurs des sept tableaux d'une signification différente et mystérieuse : de longues robes blanches finement travaillées ; d'autres, orangers, qui dévoilent le torse nu des moines Sankai ; puis des robes bleu nuit, fluides.
Le décor épuré, ovoïde — qui rappelle le spectacle Unetsu - The Egg Stands Out of Curiosity de 1986, une autre création mondiale au théâtre de la Ville —, féconde une gestuelle d'une profonde harmonie, où l'énergie apaisée pêche parfois par excès.
Les corps poudrés, intégralement rasés, des « bonzes » danseurs offrent une chorégraphie énigmatique et liquide, d'une extrême douceur. Un langage des signes s'opère entre les acteurs. Leur gestuelle, en rappelant parfois les frises égyptiennes, confère à l'ensemble un aspect hiéroglyphique indéchiffrable. Les rares grimaces de style butô, originaires du théâtre Kabuki et Nô, s'effectuent avec maîtrise et se fondent dans le reste sans césure.
Une fluidité fait ainsi s'évanouir les formes et les expressions comme dans un rêve. Nous sommes dans le « flux inépuisable ». Chaque geste connaît son contrepoint comme dans un ressac hypnotique et le spectateur résiste tant bien que mal aux apnées du sommeil. Le spectacle est beau, mais si fluide, qu'il endort.
Le premier tableau intitulé « venu d'un néant sans limite » semble méditer sur la thématique de la naissance, des origines, sur l'étonnement ontologique d'être au monde, ainsi traversé par des flux d'énergie.
De ce néant conscient émane le deuxième tableau : « une ombre dans un songe ». L'on est bercé par un royaume inconscient. Certaines scènes rappellent les tableaux surréalistes de Léonor Fini, ces représentations de femmes-chats, tenant un œuf géant entre leurs mains, évoluant sur une rivière nocturne ou minérale. L'ovale noir rappelle le fleuve Léthé, l'un des cinq fleuves des Enfers, parfois nommé fleuve de l'oubli.
D'ailleurs le spectateur frôle la léthargie, tant l'harmonie de la chorégraphie est intense. L'on sent que l'œuvre de Sankai Juku a trait au royaume des songes et qu'il provient aussi des profondeurs du sommeil. Le décor : un ciel étoilé redouble cet effet et nous plonge dans cette nuit parfois verticale, parfois horizontale. Une nuit sens dessus dessous qui permet aux danseurs de « se réfléchir les uns les autres » (tableau III) ou de rêver d'un avenir vertical (tableau IV), de méditer en robes bleues sur la couleur « bleu nuit » (tableau V) rappelant vaguement la quête spatiale de Yves Klein, et, tableau VI, d'hypnotiser le spectateur « dans un flux inépuisable » pour aller encore, et la boucle est bouclée « vers un néant sans limite » (tableau VII) en fondant ainsi l'avenir dans l'origine.

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